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Il vous faut pratiquer les asanas avec vigueur et,dans le même temps, être détendu et calme.

B.K.S. Iyengar

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Les peurs enfantines, une affaire de famille

Inhérentes à son développement psychique, les angoisses de l'enfant entrent en résonance avec celles de ses parents. Ceux-ci jouent un rôle primordial pour l'aider à les dépasser.

 

Tous les soirs, la chambre de Théo, quatre ans et demi, est le théâtre d’une épique chasse aux monstres. « Il faut systématiquement ouvrir tous les placards, regarder sous le lit et derrière le rideau. Sinon, il refuse de se coucher », confie sa mère, excédée et bien consciente qu’il s’agit aussi d’un moyen efficace pour le petit garçon de retarder le moment de la séparation. 

Le cas de Théo n’est pas isolé : bien des enfants éprouvent à un moment ou un autre des frayeurs, qui passent généralement au bout de quelques mois. Peur des monstres, du loup, des voleurs, des abeilles ou, tout simplement, du chien du voisin… : le répertoire, lié à des dangers réels ou rêvés, est varié et il ne cesse de s’enrichir au fur et à mesure que l’enfant grandit et que son imaginaire se développe.

Dans la petite enfance, il n’est pas toujours facile pour les parents de repérer l’anxiété des enfants, car elle ne s’exprime pas toujours avec des mots. « Les parents nous sollicitent souvent pour des réveils nocturnes, des cauchemars, des pipis au lit ou une timidité excessive, qui ont souvent la peur comme base », explique Marie-José d’Orazio-Clermont, psychanalyste et accueillante au «Jardin couvert» de Lyon, un lieu d’écoute et de parole, destiné aux parents d’enfants de 0 à 4 ans. « Notre travail, poursuit-elle, consiste surtout à les aider à mettre des mots sur ce que vit l’enfant, sur leur relation avec lui et sur ce qu’ils ont vécu, eux, au même âge. Car, souvent, ils projettent leurs propres peurs. »

Ainsi, ce qui effraie l’enfant, véritable éponge à émotions, est parfois un simple écho de ce qui effraie l’adulte. Difficile pour une maman qui ne peut pas voir un chien sans tressaillir de ne pas faire passer, même sans dire un mot, le message que cet animal est dangereux. Une autre qui n’est pas très à l’aise dans l’eau va avoir sans cesse l’inquiétude que son enfant tombe dans la piscine ou boive la tasse. 

De la même façon, les bambins qui craignent les autres ont souvent des mères en retrait, timides, ayant elles-mêmes du mal à aller naturellement vers les inconnus. « La culture familiale des émotions se transmet : il y a des familles où l’on rit et où l’on pleure pour un oui ou pour un non ; d’autres où l’on exprime peu ce que l’on ressent. De même, il existe des familles “risque-tout” où l’on est très entreprenant, où l’on affronte les pires périls sans trembler et des familles frileuses où l’on a peur de tout », note Béatrice Copper-Royer, psychologue clinicienne et auteur de Peur du loup, peur de tout.

Les «petites» peurs cachent souvent des angoisses existentielles

Selon elle, la peur est une émotion nécessaire au développement de l’enfant, essentielle pour nous protéger des dangers de l’environnement. « On doit s’inquiéter d’un enfant qui n’a peur de rien, qui n’a pas intégré qu’il ne faut pas se pencher au-dessus du vide ou mettre la main au feu », explique-t-elle, avant de rappeler qu’à certaines périodes précises de la vie de l’enfant, les peurs sont utiles pour exprimer un malaise, matérialiser des émotions complexes et éviter d’être envahi par elles. 

Pendant la période œdipienne (notamment vers 3-4 ans, puis 6-7 ans), le conflit qu’il ressent , la jalousie agressive vis-à-vis du parent du même sexe et la culpabilité qu’elle engendre ,  va fréquemment se cristalliser sur une peur du noir ou des voleurs. Autrement dit, des « petites » peurs cachent souvent des angoisses archaïques, existentielles. Plus tôt, la fameuse peur des personnes étrangères, que l’on voit apparaître vers 8 mois, marque une étape importante du processus de maturation du bébé : elle est le signe qu’une relation satisfaisante a été établie avec une figure d’attachement, souvent la mère, qu’il distingue des autres.

La plupart du temps, ces peurs disparaissent d’elles-mêmes avec le temps. À condition que les parents y répondent par une attitude adéquate : à la fois ferme, compréhensive et rassurante. «Même dans le cas des phobies qui agacent souvent car elles sont liées à un danger imaginaire, on doit se montrer patient : être à l’écoute de l’enfant, ne jamais minimiser sa peur qui est réelle, tout en lui signifiant qu’on ne rentre pas dans son jeu », suggère Béatrice Copper-Royer.

 

Ainsi, même s’il est peuplé de créatures effrayantes, le conte n’alimente pas les angoisses de l’enfant, elle lui permet au contraire de les apprivoiser, en s’identifiant aux gentils héros qui triomphent des pires difficultés : abandon, jalousie fraternelle, disparition d’un parent. «Il est délicieux d’avoir peur tout en étant en sécurité dans les bras d’un parent. La peur enfermée dans les pages d’un livre est une peur en papier, que l’on peut mettre à distance», renchérit Fanny Joly, auteur de nombreux classiques de la littérature jeunesse dont une collection de 12 titres, baptisée «Même pas peur», qui désamorce avec humour les différents archétypes de la peur (à partir de 3 ans, chez Pocket Jeunesse).

 

Les enfants adorent jouer à se faire peur

Les plus grands (9 -10 ans) eux se vaccinent en dévorant les romans propices aux frissons, comme la cinquantaine de titres de la série «Chair de poule» (Bayard Poche), écrite par l’Américain R. L. Stine, dont 14 millions d’exemplaires ont été vendus depuis son lancement en France il y a douze ans.
«Les enfants adorent jouer à se faire peur. En halte-garderie, ils ne cessent de se cacher, de se déguiser pour s’effrayer les uns les autres. D’ailleurs, les équipes s’appliquent souvent à mettre en scène la peur, en invitant par exemple les petits à imiter le loup après la lecture d’un conte», explique la psychologue Léa Sand, qui a travaillé pendant vingt-trois ans au sein des PMI (protection maternelle et infantile) et des crèches. 

En revanche, elle semble plus réservée quant aux bienfaits des images, notamment de la télévision en libre accès dans nombre de foyers. «Les bulletins d’informations qui mentionnent non-stop, avec une profusion inouïe de détails, des enlèvements, des actes pédophiles, des

gamins dévorés par des chiens, nuisent à l’imaginaire de l’enfant, qui se sent menacé», déplore-t-elle.

Pour le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron, ce n’est pas tant les images en elles-mêmes qui posent problème (l’enfant voit les mêmes horreurs dans les kiosques à journaux ou magasins de télévision croisés sur le chemin de l’école) que le fait de les affronter seul, sans la présence sécurisante du parent. 

«L’enfant n’a pas le mode d’emploi du monde des images. Celles qui nous paraissent problématiques peuvent ne pas lui faire peur, tandis que d’autres a priori inoffensives peuvent le traumatiser», rappelle-t-il, invitant les parents à se servir de la télévision comme d’un «formidable prétexte d’échanges en famille». Parler ensemble de ce qui nous effraie serait finalement le moyen le plus efficace de s’en libérer.

 

Cécile JAURÈS